L'Institut Médico Educatif Yves Farge de Vaulx en Velin dans le Rhône accueille 120 adolescents déficients intellectuels légers. Depuis deux ans, l'établissement s'est équipé d'une salle informatique et d'un accès Internet. Devançant une réelle demande de l'ensemble du personnel, cette offre n'a su trouver toute de suite d'applications nouvelles et modifier en profondeur les pratiques éducatives alors que les initiateurs du projet restent persuadés de l'intérêt des NTIC dans la prise en charge personnalisée d'adolescents handicapés mais néanmoins en prise avec la société actuelle et avides de connaissances (ils veulent bien savoir mais ne veulent pas apprendre...). Comment passer alors d'une situation expérimentale à une démarche générale, comment permettre au personnel d'adhérer au projet, comment inventer de nouvelles pratiques éducatives ?
1. Présentation de l'établissement et du public accueilli
1.1. L'Institut Médico Educatif Yves Farge, établissement de l'Oeuvre des Villages
d'Enfants, à Vaulx en Velin, Rhône, banlieue Est de l'agglomération Lyonnaise...
Un établissement qui recrute majoritairement les jeunes qu'il accueille dans le croissant de
l'est lyonnais,
1.2. Le public accueilli dans l'I.M.E., sexe, âge, origines, troubles et déficiences
c'est dire qu'aux pathologies correspondant à l'agrément de l'établissement : troubles graves
de la personnalité dont la déficience intellectuelle constitue un symptôme, se surajoutent des
composantes d'ordre économique (25% des familles ne disposent pas de revenus provenant
du travail) et culturelles (70% des jeunes accueillis sont issus de l'immigration). L'I.M.E.
accueille 120 adolescents et adolescentes de 12 à 18 ans en internat et demi-internat.
1.3. Le projet d'établissement
Un projet fondé sur une démarche d'accompagnement global, combinant l'intervention de
professionnels issus de diverses disciplines (enseignants, éducateurs, éducateurs
techniques, personnels médicaux et para-médicaux), une démarche personnalisée dont la
finalité est l'inscription dans la réalité sociale et professionnelle.
1.4. Le dispositif d'éducation et de soin
L'intervention des différentes professionnels se veut ancrée dans la réalité (l'informatique en
est une composante) et fondée sur un processus de re-narcissisation (de même que, dans
l'établissement, des résultats ont pu être obtenu par le biais de l'Art-thérapie, nous pensons
que les N.T.E. peuvent aussi participer d'un tel processus).
2. L'arrivée de l'informatique dans l'établissement
2.1. Les prémices
Atelier électricité électronique
Programme informatique pour tous (TO7 + MO5) -> langage LOGO, tortue.
Les Amstrad CPC 6128 sans disque dur avec lecteur disquette 5'1/4, avec jeux (invaders,
casse brique) + traitement de texte Galaxy (premiers journaux de classe)
? l'informatique réservée aux « bidouilleurs » passionnés...
2.2. L'équipement d'une salle informatique en octobre 1998 : les premières difficultés
OFFRE : 6 postes Cyrix type PII 266 multimédia, avec imprimante et accès Internet, puis tout
l'établissement en connexion Numéris et en réseau NT4 Workstation® (au total 21
ordinateurs dans l'établissement, 6 en salle « libre accès », 3 dans des classes, 1 en B.C.D,
1 en Atelier Professionnel de Reprographie, .10 en administratifs).
PREMIERES DIFFICULTES :
- une demande légitime de formation du personnel ;
- la gestion de l'emploi du temps de la salle ;
- un gros problème de gestion des aspects matériels (très importants dans ce domaine) : où
est la clé de la salle, mise en place de procédures d'installation, de profils utilisateurs
(illusoires sous Windows 98), régulation de l'utilisation de disquettes personnelles (virus),
protection contre les installations sauvages de jeux, contre les téléchargements sur Internet,
problème de perte de données personnelles, de navigation libre sur Internet, choix du
matériel, protection de CD Rom (soumis à si rude épreuve qu'ils ne tiennent pas 2 ans),
idem pour les lecteurs,
- points à améliorer à l'avenir : aménagement de la salle, branchements électriques, mise en
réseau, limitation d'accès, vols, maintenance, installations de logiciels, politique d'achat,
premières activités avec les élèves, gestion de l'accès à Internet, utilisation adulte...
2.3. Les demandes, les premières réalisations
DEMANDE INITIALE : Au début, il n'y avait pas de demande générale, comme si le XXIe
siècle allait pouvoir s'écouler lentement à l'IME Yves Farge sans que l'on voit poindre la
moindre nouveauté dans les technologies de la communication depuis l'apparition du
téléviseur... De ci de là un regret de ne pouvoir taper un courrier sans passer par la
secrétaire, de ne pouvoir faire le CV d'un élève pour une recherche de stage, de pouvoir
permettre à quelques uns de se défouler sur un jeu vidéo en fin de journée...
ANIMATION : Il y a eu rapidement une demande de logiciels ludo-éducatifs afin de pouvoir
proposer un soutien individualisé au élèves. Ceci s'est avéré un quasi échec du fait de
l'inadéquation entre le contenu et l'âge des élèves de logiciels du commerce (Atout Clic,
Adibou, Tom et Tim) et surtout d'un manque d'accompagnement et de préparation par les
adultes. Les élèves se retrouvaient souvent bien seuls face à la machine cantonnés dans les
activités qu'ils maîtrisaient ou dans les jeux proposés par le logiciel.
Il y a eu également une demande d'accès à Internet ? peu de réalisations réellement
éducatives et même quelques soucis de connections non autorisées.
Cependant quelques réalisations intéressantes comme le journal de l'école, les dossiers
CFG, les dossiers de recherche thématique, les CV et autres lettre de motivation pour les
plus grands. Donc essentiellement une utilisation bureautique de l'ordinateur pour les
applications réellement pédagogiques.
En fin de compte une utilisation essentiellement ludique (Informatique = jeux vidéo dans la
tête des jeunes) et souvent peu « pensée » par les adultes, l'ordinateur « super nounou » ?
En tout cas des activités à inventer, des pédagogies à adapter... pour passer de l'offre à la
demande.
3. Et maintenant ?
3.1. Le passage de l'offre à la demande
Cela n'a de sens de poser un ordinateur au milieu d'une classe et d'ensuite se demander ce
qu'on va en faire.
Et pourtant c'est ce que l'on fait souvent... Si l'on veut que ça marche, il faut rendre les
adultes acteurs de cette démarche par de la formation interne et/ou externe (Dans le canton
de Genève, un tiers du budget seulement est consacré à l'équipement et deux-tiers à la
formation.), la mise en place de projets spécifiques, l'intégration de ce nouvel outil et de ses
implications éducatives, pédagogiques, professionnelles et sociales dans le Projet
d'Etablissement, afin qu'aucun jeune ne sorte de l'établissement sans maîtriser l'outil au
moins pour quelques fonctions simples : allumer éteindre l'appareil, saisie d'un courrier, d'un
CV, navigation et recherche sur Internet, envoi d'un message électronique, impression,
enregistrement, transfert des données. Pour cela, les adultes doivent être eux-mêmes
utilisateurs convaincus mais on ne peut pas attendre qu'ils soient tous équipés, donc...
Il faut faciliter l'accès aux NTIC à tous les adultes intervenants ; si l'on veut un établissement
« branché » il ne suffit pas d'une connexion numérique pour que tout le monde bascule dans
l'ère multimédia... Il faut donc pouvoir mettre des ordinateurs à disposition du personnel
dans une salle réservée aux adultes et au calme afin d'avoir une station de travail
bureautique (suite logicielle, scanner, imprimante), une messagerie électronique
professionnelle personnalisée facilement accessible (une adresse par personne avec mot de
passe d'accès), un accès Internet permanent avec des signets ou favoris organisés à
l'avance afin de faciliter les recherches, il faut pour cela une fiabilité accrue (Windows 2000,
matériel de bonne qualité, maintenance immédiate par administrateur système sur place) et
une réelle simplicité d'utilisation (environnement simplifié et lisible, icônes de raccourcis
explicites, parties systèmes et fichiers cachés, personnes ressources disponibles). De même
on peut réfléchir à l'entrée des postes dans les classes, transformant l'ordinateur en objet
quotidien désacralisé et démystifié. Les enfants nous pousseront d'ailleurs à sortir de notre
cocon...
3.2. La volonté d'intégrer l'utilisation et la première maîtrise de l'outil informatique
dans le projet de formation
Le simple fait d'avoir un outil de communication ne permet pas de communiquer... et en plus
il n'y a pas de communication qui fonctionne à vide !
La « révolution culturelle » des adultes étant amorcée le travail avec les élèves pourra se
poursuivre dans des directions nouvelles avec deux objectifs principaux :
- faciliter l'accès aux apprentissages des élèves les plus en difficulté par une aide
personnalisée et un support attrayant ;
- former tous les élèves à l'utilisation basique de l'ordinateur : traitement de texte,
messagerie électronique, navigation Internet.
L'organisation de la scolarité des 16-17 ans dans l'établissement en modules
d'enseignement volontaires et en emploi du temps personnalisés permet dès cette année de
mener ce travail avec un groupe de 6 jeunes. Le module journal ainsi que le module CFG
travaillent également avec l'outil informatique. Les sortants, dans le cadre de leur préparation
à la sortie ont également un temps de travail bureautique.
Des éducateurs utilisent ponctuellement la salle pour des prises en charge.
L'atelier petite maintenance électronique travail en permanence avec des ordinateurs
comme outil professionnel au même titre qu'un oscilloscope ou un multimètre, parfois quand
même on s'autorise quelques jeux...
Toutes ces pratiques même si elles commencent à se développer, à se démocratiser, ne
touchent encore qu'une minorité de jeunes de l'établissement (environ 40 sur 120), il reste à
les développer et à inventer de nouvelles pratiques.
3.3. De nouvelles pratiques à inventer... vers le téléenseignement et les communautés
éducatives virtuelles ?
Il n'y a pas de raison de vouloir utiliser des technologies communicantes à l'école si on n'a
pas le désir d'ouvrir la classe.
- L'outil informatique est un média nouveau, motivant et intéressant pour les jeunes, c'est
donc un nouvel outil précieux pour le formateur.
- Il oblige à une logique de rigueur, d'ordre et de méthode (la R.O.M. de l'informatique..) qui
ne peut-être que bénéfique pour les jeunes dont nous avons la charge. Attention toutefois
que le cadre ne paraisse pas trop rigide à l'image d'un écran 15 pouces !
- Dans sa dimension d'objet technologique il est porteur de sciences et de culture pour qui
accepte de comprendre son fonctionnement.
- Il semble intéressant du point de vue pédagogique et éducatif d'apprendre à passer du
simple usage en consommateur (jeux...) à une maîtrise plus poussée de l'outil dans un but
de création et de production.
- L'informatique peut être un moyen d'aider à restaurer l'expression écrite au travers de
l'aspect ludique de la saisie, de l'utilisation pédagogique autocorrective du correcteur
orthographique et du rendu final de la production.
- Pour certains élèves en très grande difficulté de lecture et d'écriture, l'informatique peut
creuser un peu plus l'écart. Il faut donc faire très attention à cela. On peut cependant faire
« écrire » un tel élève en écrivant sous sa dictée ou par le biais de logiciels de
reconnaissance vocale (type Via Voice © d'IBM ®) qui permettent de transformer les mots
dictés dans un microphone en caractères dans un logiciel de traitement de texte.
- Il peut être un nouveau moyen de communication, non verbal, via Internet notamment. On
peut également envisager aussi que le journal de l'établissement fasse l'objet, à la fois d'une
publication papier et d'une publication sur le Web permettant d'offrir un regard valorisant de
l'extérieur.
- L'ordinateur peut permettre une discussion ou une correspondance avec d'autres élèves
dans d'autres lieux en simultané (chat ou net meeting) ou en différé (mél, liste de diffusion,
forum) voire même la création de véritables « communautés » virtuelles
- Il offre un support attirant et autonome pour un soutien bien ciblé grâce à des logiciels ludo-
éducatifs. Cela demande toujours une préparation en amont de l'enseignant ou de
l'éducateur et un lien avec la classe.
- Il offre des possibilités quasi illimitées d'informations, de divertissements, de sources
documentaires pour la classe, l'atelier ou autre grâce aux formidables bibliothèques
interactives que sont les cédéroms et Internet (réalisation de dossiers personnels, enquêtes
virtuelles pour le journal, compilation de sites, reprises de textes, etc.).
Une bonne partie de la réussite de ces projets passera par une modification des pratiques
des enseignants acceptant l'idée qu'ils ne sont plus seuls détenteurs du savoir à l'école,
seule interface entre l'élève handicapé et le monde extérieur. Il faudra accepter de donner du
pouvoir aux élèves, de l'autonomie, de l'autodétermination face aux choix d'apprentissages.
A nous de viser une pratique contractuelle personnalisée mais aussi peut-être une
pédagogie participative inspirée par la pédagogie institutionnelle...
Pour conclure,
on peut dire que bien souvent, dans le domaine de l'éducation, l'arrivée de l'informatique
n'entraîne pas de fait une révolution des pratiques tant l'offre devance la demande (c'est
encore plus sensible depuis le lancement du programme d'équipement informatique de tous
les établissements scolaires). Un établissement ne bascule pas dans l'ère du multimédia et
des NTE sous prétexte qu'il dispose d'un accès à Internet ! Malheureusement bien souvent
les plans d'équipements massifs d'établissements de toute une commune ou un
département que l'on voit fleurir depuis quelques années font abstraction de la dimension
pédagogique de la démarche. L'IME Yves Farge est passé par cette phase et en tirer les
enseignements. L'arrivée de l'informatique à l'école ne peut se faire sans l'adhésion des
adultes et en même temps ne peut attendre que tous soient partant... Il faut donc inciter les
professionnels à utiliser le nouvel outil qui s'est quand même bien simplifié en facilitant leur
propre accès aux NTIC, en leur proposant réflexions et formations, en les accompagnant
dans ces nouvelles démarches. Une fois vaincues quelques dernières réticences, on peut
commencer à travailler vers des voies sinon nouvelles en tout cas renouvelées par la
puissance de l'outil. Nous sommes persuadés, non pas que l'ordinateur est en lui même
pédagogique ou éducatif mais bien que par son intermédiaire et après une nécessaire
« transposition didactique » nous pouvons renouveler nos pratiques afin d'améliorer la prise
en charge des élèves en grande difficulté.